Entretiens avec Andrée Ferretti

On connaît Andrée Ferretti comme une grande pionnière de la cause indépendantiste, également comme auteure de nouvelles, de romans et de quelques essais politiques, en plus d’avoir travaillé avec Gaston Miron à la réalisation d’un recueil des Grands textes indépendantistes. Cette femme, immense, par ses nombreuses contributions à la vie politique et culturelle du Québec, nous livre cet automne son troisième roman, Bénédicte sous enquête.

Un coffret contenant des mémoires, trouvé par Sophie Bertrand, latiniste et passionnée de généalogie, dans le comble de sa maison patrimoniale de Neuville, sera le point de départ d’une enquête qui l’amènera, elle et son ami Baltazar, à remonter dans la Hollande du 17e siècle, à la rencontre de Bénédicte, l’auteure de ces mémoires et femme philosophe, qui grandit dans la communauté juive de l’époque, avant d’en être cruellement bannie pour athéisme. Cette femme, dont les idées philosophiques peu orthodoxes furent discutées par les plus grands savants de l’époque, connut aussi l’amour et la maternité, et vécut pourtant sa vie entière dissimulée sous des habits d’homme…

Comment ces mémoires ont-ils bien pu atterrir dans son grenier? Quel en est le contenu? Que révéleront-ils à Sophie? Et que nous apprennent-ils sur cette philosophe qui se travestit? Voilà autant de mystères que Sophie et Baltazar se chargeront de déchiffrer, entraînant le lecteur dans une enquête passionnante, où la Bénédicte de Ferretti n’a pas fini de nous surprendre…

Cette fiction habilement menée et soutenue par une écriture dense, alerte et fluide, nous éblouit par l’érudition et le brio de l’auteure à restituer le milieu juif hollandais du 17e siècle et surtout, pour sa magnifique audace d’y avoir mis en scène une femme qui soit philosophe, et pour laquelle, encore aujourd’hui, on se méprend toujours sur sa véritable identité…

Nous connaissons tous l’attachement d’Andrée Ferretti pour l’histoire, mais peut-être un peu moins celui qu’elle porte à la philosophie, qu’elle a étudié à l’université, et qu’elle étudie toujours, en toute liberté, pour son propre plaisir. Son second roman Renaissance en Paganie avait pour personnages principaux un curieux couple, Hubert Aquin et Hypatie, une philosophe grecque, alors qu’avec son dernier roman, Bérénice sous enquête, Ferretti met avec beaucoup de talent, un contenu et une profondeur philosophiques à la portée de tous, et partage avec nous, par le biais de la littérature, sa conception philosophique du monde, son intimité philosophique, pour ne pas dire son éternité…

C’est à cela que j’ai voulu m’intéresser lorsque je l’ai rencontrée.

L.M. : Bénédicte, votre personnage principal, nous confie : « Je me dois donc d’établir la vérité de mon sexe puisqu’il est à la source de ma compréhension du monde comme pure ontologie » p.23.  Est-ce à dire que la philosophie a un sexe?

A.F. : Non, la pensée, la philosophie n’a pas de sexe mais les philosophes, eux, en ont un. La pensée ne s’élabore pas dans l’abstrait mais se crée et s’enracine dans un corps, dans une physiologie, dans des émotions, un milieu culturel, un environnement. Tout ceci façonne notre pensée. Il n’y a pas deux cerveaux, l’un masculin et l’autre féminin. Dans l’histoire de la philosophie, des philosophes misogynes ont fait cette distinction entre le cerveau des hommes et celui des femmes, eux qui croyaient qu’ils étaient les seuls à pouvoir penser. Mais ce ne sont pas des femmes philosophes qui ont dit cela. Non, il n’y a pas deux cerveaux différents, pas plus qu’il n’y a de philosophie féminine ou masculine. Il y a un cerveau humain intégré dans un corps et qui est affecté par la globalité de son environnement.

L.M. : Qu’est-ce qui vous a amené à penser que Bénédicte Spinoza était une femme?

A.F. : Quand j’ai lu Spinoza, il y a plus de trente ans, ce fut une vraie fulgurance. J’ai aussitôt eu la certitude que c’était une femme qui avait écrit L’Éthique. J’ai eu cette intuition à cause de son refus radical du dualisme et de sa capacité d’en triompher. Refus de tout séparer; le corps et l’esprit, la nature et la culture, l’homme et la femme, la matière et la pensée. Contrairement à Descartes qui représentait à l’époque l’apogée du dualisme, la philosophie de Spinoza est d’essence féminine parce qu’elle nous donne à penser la globalité et l’unité de tout, où chaque être est différent mais pas séparé. Tout doit vivre, non parce que c’est bien ou mal, mais parce que c’est sa nécessité de vouloir persister dans ce qu’il est. Cette pensée montre que Spinoza pensait comme une femme, et que beaucoup d’hommes peuvent tenir des discours semblables, comme les femmes qui donnent et protègent la vie parce que tout ce qui attaque la vie nous est insupportable. En général, ce n’est pas nous qui tuons. Et ce n’est pas une pensée féministe que de dire cela.

Évidemment, si Bénédicte Spinoza a mené une double vie et s’est travestie en homme, c’est d’abord un choix de sa mère qu’elle a par la suite assumé parce qu’elle avait le goût de la connaissance, qu’elle voulait poursuivre ses études et faire de la philosophie dans le monde misogyne des philosophes.

« Ici est racontée une histoire vraie

En même temps qu’une vraie fiction

À toi qui me liras la liberté et le plaisir

D’hésiter entre la réalité et le réel »

L.M. : Voilà l’avertissement que vous servez au lecteur au tout début de votre livre. La lecture de votre roman a l’effet d’une petite bombe parce qu’il sème le doute dans notre esprit quant à l’identité réelle de Spinoza. Par la fiction, vous réussissez à ébranler ce que l’on croyait être la réalité. Iriez-vous jusqu’à affirmer que Spinoza était une femme?

A.F. : J’ai écrit un roman qui s’appelle Bénédicte sous enquête parce que convaincue à la lecture de L’Éthique que Spinoza était une femme. Et je ne me suis pas posée toutes ces questions. Mon plaisir, c’est d’avoir lancé cette hypothèse. Écoutez, Spinoza est connu dans le monde entier, traduit dans toutes les langues et il a toujours passé pour un homme. Et vous, vous arrivez comme cela en 2008, et vous dites qu’elle est une femme. On ne va pas crier cela comme ça, de peur de passer pour une illuminée. Mais lorsqu’on lit sa biographie la plus fouillée et la plus exhaustive écrite par l’américain Steven Nadler, on constate qu’on ne sait presque rien de lui, si ce n’est qu’il est né à telle date dans une famille juive. On ne sait rien de son enfance, pas plus que de son adolescence. Et il disparaît de 1651 à 1655. Pendant toute sa vie d’adulte, même là, on n’est sûr de rien. Sa vie est tellement étrange. On ne sait pas où il était, ni ce qu’il faisait, à part qu’il écrivait. Il se dissimulait tout le temps et il est mort vraiment seul. Et on ne sait même pas où il est enterré. Tout cela m’a confortée dans mon intuition. Je lui ai imaginé une mort très plausible. J’ai inventé à Bérénice Spinoza une vie mais en même temps qui est très fondée sur ce qu’on sait jusqu’à maintenant. Je n’ai pas les moyens ni intellectuel, ni financier, ni institutionnel pour entreprendre une telle recherche et rédiger un essai sur cette question, mais on ne sait jamais, peut-être qu’un jour, quelqu’un… Et j’ai pensé que l’art, infiniment et plus fortement que la philosophie, est un mode d’expression pour atteindre la vérité. Je pense que d’avoir fait un roman qui jusqu’à la fin soutient très bien l’hypothèse, assez pour faire douter sérieusement des professeurs de philosophie qui m’ont écrit, cela veut dire que j’ai réussi mon coup quelque part.

L.M. : Vous avez dit que ce roman vous hantait depuis plus de trente ans. Qu’est-ce qui vous a tant séduit dans la philosophie de cette femme?

A.F. : Sa conception de la liberté et de la joie. J’ai beaucoup lu Spinoza, surtout L’Éthique parce que c’est un bonheur pour moi de voir que l’humain est libre et responsable, à condition de connaître la nature des choses pour pouvoir y faire face. Comme de connaître ce qu’est réellement la foudre, ne détruit pas la foudre mais nous permet d’y faire face et de s’en protéger. C’est ainsi que la connaissance de ce qui est nécessaire nous permet d’être libre et de parvenir par nous-mêmes à la joie. C’est cela qui m’a vraiment éblouie. De se plier à certaines nécessités est loin d’être une résignation pour moi. Par exemple, je crois que pour persister dans notre identité, la nation québécoise a la nécessité de faire l’indépendance. Si on ne fait pas l’indépendance, nous allons disparaître. C’est une nécessité et nous avons la liberté de la réaliser mais on ne se la donne pas. Pas encore. Je comprends que cinquante ans de lutte, c’est très court dans la vie d’un peuple.

Spinoza est citée abondamment mais sa pensée demeure inconnue au sens où on ne l’a pas lue. Vous savez, une pensée d’une telle puissance et d’une telle envergure, qui mène non pas à la destruction mais à la joie, n’a jamais fait école. Heureusement, il y a toujours la littérature.

BÉNÉDICTE SOUS ENQUÊTE

Andrée Ferretti

Vlb éditeur

Montréal, 2008, 160pages

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