Réflexion sur la liberté de conscience

La liberté de conscience est issue du protestantisme et elle constitue une réponse philosophique à des conditions historiques bien particulières. C’est en effet dans une Europe dévastée par les conflits religieux entre les catholiques et les protestants, où ces derniers sont persécutés, pourchassés et massacrés en tant qu’hérétiques, que le respect de la liberté de conscience est apparu comme la solution pouvant mettre fin à ces rivalités religieuses.

En 1598 la promulgation de l’édit de Nantes par Henri IV, protestant converti au catholicisme afin d’accéder au trône de France, va reconnaître la liberté de culte aux protestants et mettre un terme aux guerres religieuses. Un siècle plus tard, en 1685, Louis XIV, fort de son pouvoir et voulant unifier son royaume, va révoquer l’édit de Nantes par celui de Fontainebleau, forçant à nouveau les protestants aux persécutions et à l’exil.

Un an plus tard, en 1686, le philosophe anglais John Locke, lui-même protestant, publiera sa fameuse Lettre sur la tolérance dans laquelle il défendra la séparation de l’Église et de l’État comme garantie de la liberté de conscience et formulera les principes fondateurs de la laïcité qu’il présente comme la solution politique définitive pouvant évincer l’arbitraire royal et venir à bout des rivalités religieuses. Un siècle plus tard, la proposition de Locke trouvera son expression politique dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

À l’origine, la tolérance lockéenne excluait les catholiques et les athées, la liberté de conscience ayant d’abord été l’argument des protestants pour qu’ils puissent retrouver leur liberté religieuse. Elle visait à les protéger de l’autoritarisme de l’Église catholique et de son bras armé, l’Inquisition.

Non seulement l’idée de la liberté de conscience tire son origine du protestantisme mais elle se fonde tout comme lui sur une conception libérale qui conteste les prérogatives de l’État et fait de l’individu le seul dépositaire du souverain bien. La liberté individuelle étant au centre de tout, il n’est donc pas étonnant que l’invitation kantienne à «penser par soi-même» puisse encore aujourd’hui déboucher sur le «croire» ou sur le «ne pas croire» et que le rationalisme cohabite dans un tranquille relativisme aux côtés de l’irrationalisme, tout cela au nom du respect de la liberté de conscience.

On insiste beaucoup sur le fait que cette liberté de conscience s’appuie sur l’autonomie de la raison mais on se méprend en pensant que ceci suffira à faire reculer la superstition. Une raison libre n’est pas forcément une raison éclairée, c’est une raison qui choisit librement de croire ou de ne pas croire. Dans l’idée d’une liberté de conscience, il y a la conscience bien sûr, mais il y a aussi la liberté que l’on aurait tort de sous-estimer.

Ce préjugé encore trop bien ancré voulant que la liberté de conscience nous affranchisse de l’aliénation religieuse s’appuie sur une temporalité linéaire de l’histoire, qui nous vient des penseurs des Lumières, tel Hegel et qui sera reprise par Marx au siècle suivant, une conception de l’histoire qui va du mythe vers la rationalité et où le progrès va finalement triompher de l’obscurantisme.

En protégeant la liberté de croire, la liberté de conscience rompt avec cette conception de l’histoire et cet optimisme des Lumières en ce qu’elle pose une limite à la rationalité et garantit du même coup l’ouverture sur l’irrationalité.

Bien qu’issue des Lumières, la liberté de conscience est aussi porteuse des anti-Lumières et il semble bien que c’est le prix à payer pour demeurer libre. Comment en effet expliquer cette persistance du sacré et cet entêtement de certains à vouloir Dieu malgré le développement des connaissances et l’accès de plus en plus grand au savoir ? L’incapacité de l’homme d’assumer sa propre mort constitue peut-être le fondement existentiel le plus sûr et le plus tenace à cette liberté de croire ou de ne pas croire.

 

 

 

 

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