Laïcité et identité : les occasions manquées

Voici le texte de la conférence que j’ai prononcée au colloque de l’Institut de recherche sur le Québec qui s’est tenu à Montréal le 3 novembre 2018.

J’aimerais revenir avec vous sur quelques occasions manquées dans la dernière décennie quant à l’affirmation de notre identité en lien avec la défense de la laïcité.

D’entrée de jeu, je tiens à préciser que la laïcité n’est pas une question identitaire. La laïcité concerne la séparation de l’Église et de l’État, la liberté de conscience qui reconnaît à chacun le droit de croire ou non, et l’égalité de toutes les options. Voilà les principes constitutifs de la laïcité qui ont guidé depuis toujours le combat laïque depuis les Lumières jusqu’à aujourd’hui et orienté toute l’histoire de la laïcité québécoise.

Bien que ces principes aient une valeur universelle et soient transposables dans toute démocratie, il n’en demeure pas moins que la laïcité n’est pas une simple posture abstraite, totalement désincarnée, qui flotterait au-dessus de l’histoire. La laïcité se réalise toujours dans l’histoire et c’est dans l’histoire qu’elle va trouver ses acteurs, ses alliés, ses adversaires et mener ses combats. En ce sens, la laïcité québécoise est partie prenante de notre identité, de notre histoire à nous qui n’a pas son pareil ailleurs dans le monde.

En 2005, le Québec complète la déconfessionnalisation de son système scolaire en mettant fin à l’enseignement religieux dans les écoles publiques. L’année suivante, la Cour suprême du Canada renverse un jugement de la Cour d’appel du Québec et autorise le port du kirpan pour un élève sikh dans une école publique de Montréal.

Alors que l’on venait tout juste de décrocher les crucifix des murs de nos écoles, voilà que les signes religieux de religions minoritaires nous sont imposés par un jugement de la Cour suprême. Les Québécois ont vécu cet épisode comme un affront face aux efforts consentis pour laïciser leurs écoles.

Et c’était sans compter les demandes d’accommodements pour motifs religieux qui devenaient un phénomène de plus en plus répandu à Montréal et dont l’ADQ de Mario Dumont a su tirer profit. Tout ceci a eu pour effet de propulser la question de l’identité au cœur de la laïcité.

Les protestations sont venues de citoyens d’un petit village en Mauricie; Hérouxville. Nous étions le 27 janvier 2007 lorsque le code de vie d’Hérouxville a été rendu public. Pour ceux qui se sont donnés la peine de le lire, on y parlait d’identité, de notre façon de vivre, en insistant sur l’égalité des femmes et des hommes. La réaction fut immédiate. Une bombe dans le ciel médiatique. Des médias nationaux et internationaux ont afflué vers Hérouxville. Douze jours après, soit le 8 février, pressé de mettre le couvercle sur la marmite, le premier ministre Jean Charest annonçait la création de la commission Bouchard-Taylor.

Trois jours après cette annonce, dans une opération médiatique des plus réussie, une délégation de musulmanes voilées se présentaient à Hérouxville avec des plateaux de baklavas. Qu’avait-on à craindre de gens qui mangent des baklavas? Mieux que nous, ces militantes pro-voile et anti-laïques, dont plusieurs sont devenues par la suite des actrices importantes dans la défense du voile, avaient compris que dorénavant l’identité des québécois passerait par la défense de la laïcité.

Pendant ce temps, les journalistes, au lieu de s’intéresser à ces femmes voilées sorties de nulle part, ont préféré humilier et ridiculiser les gens d’Hérouxville et son conseiller municipal André Drouin, en espérant à travers eux, faire taire tout un peuple. Parce qu’il ne fallait surtout pas que le peuple devienne un acteur politique.

Le 21 février, le gouvernement Charest déclenche des élections. Le 26 mars, le parti libéral sera élu à la tête d’un gouvernement minoritaire alors que l’ADQ de Mario Dumont surprend et forme l’opposition officielle.

L’annonce de la commission Bouchard-Taylor a été une stratégie payante pour le parti libéral. Deux universitaires, dignes représentants de la connaissance ont permis de départager le savoir de l’opinion publique, toujours suspecte, pour s’approprier le discours sur les accommodements, remettre la discussion à plus tard et enlever à Mario Dumont un thème qui faisait monter l’ADQ dans les sondages.

En mai 2008, les commissaires Bouchard et Taylor déposent leur rapport. Deux grandes intentions s’en dégagent : neutraliser l’affirmation nationale et contrer la laïcité.

Souscrivant à la logique du multiculturalisme, ce rapport repose sur une vision post-nationale qui conduit au recul et à l’effacement de l’État-nation pour le remplacer par la politique des droits. Les Québécois y sont décrits non pas tant comme une nation que comme un groupe francophone minoritaire à l’intérieur du Canada et au Québec, comme une majorité ethnoculturelle peu sûre d’elle-même et forcément tyrannique à l’égard de ses minorités.

Priver la nation québécoise de son statut politique et disqualifier la légitimité de son État en affirmant que ses lois ne sont pas neutres et qu’il vaut mieux s’en remettre aux chartes et à la Cour suprême plutôt qu’à l’Assemblée nationale pour garantir la démocratie et le respect des droits des minorités.

Cette suprématie du juridique sur le politique consacre la primauté du droit individuel sur la démocratie parlementaire et vise à limiter les prétentions d’un État national. Il s’agit ni plus ni moins d’exproprier l’institution politique de la nation au bénéfice d’un gouvernement des juges et ultimement de remplacer une culture nationale par une culture des droits.

Au chapitre de la laïcité, ce rapport peut se résumer à la formule suivante : c’est l’État qui doit être neutre, pas les individus. Bref, on décroche les crucifix et on ouvre toutes grandes les portes des institutions publiques à toutes les religions. Ça c’est Bouchard-Taylor.

Du libéralisme dans la plus pure tradition anglo-saxonne, où l’État ne doit pas contrarier l’individu mais bien l’accommoder en vertu des chartes. Un État désincarné, déraciné, sans peuple et sans nation avec pour seul emploi, celui de gérer les différences pour préserver la paix sociale.

On a souvent reproché aux politiciens d’avoir tabletté ce rapport comme s’il constituerait une avancée en matière de laïcité, comme s’il était depuis l’attentat à la mosquée de Québec, le lieu naturel du consensus politique.

Ce rapport n’est pas une occasion manquée comme certains le prétendent et il devrait demeurer tabletté. Nous n’avons pas besoin de ce rapport pour savoir qu’il faut interdire le port de signes religieux pour les personnes en autorité incluant les enseignants. Et nous n’avons pas non plus besoin de ce rapport pour savoir ce que représente le voile islamique. Nous le savons depuis longtemps! Non, mais a-t-on vraiment besoin de Charles Taylor pour nous dire quoi faire et quoi penser en matière de laïcité au Québec? On a déjà bien assez de Francine Pelletier!

Il faut se faire confiance et cesser de se référer à Bouchard-Taylor pour se donner un vernis de respectabilité, comme si cela pouvait nous protéger des accusations de racisme et d’islamophobie. Il faut cesser d’en faire une lecture fragmentaire et superficielle et considérer ce rapport pour ce qu’il est ; l’ouverture inconditionnelle aux religions, le mépris de ce que nous sommes et la volonté d’annihiler toute tentative d’affirmation nationale.

2013 marque un point tournant dans l’histoire de la laïcité au Québec avec le projet de charte des valeurs qui a provoqué le tollé que l’on connaît tout en recevant un fort appui chez les francophones. La proposition contestée : l’interdiction du port de signes religieux pour les employés de l’État.

Bien que s’adressant à toutes les religions, cette interdiction visait principalement à endiguer la prolifération du voile islamique dans les institutions publiques, particulièrement dans les écoles et les CPE. N’eut été de ce voile, cette interdiction n’aurait jamais été proposée.

Ce qu’il est important de retenir ici, c’est que pour la première fois de son histoire, le gouvernement du Québec voulait légiférer face à une religion qui n’était pas la nôtre, et pas n’importe laquelle ; l’islam pour qui la laïcité demeure une hérésie.

Parce qu’en Occident, l’islam incarne « l’Autre », l’altérité. Qu’il en est l’essence la plus significative et qu’à ce titre, il jouit d’une protection dont le christianisme sera toujours privé ; celle de pouvoir confortablement s’adosser au multiculturalisme pour s’opposer à la laïcité.

L’islam est porté par la puissante idéologie du multiculturalisme. Il est même la seule religion qui soit considérée comme une race. Imaginez! Un tel sophisme a pour effet de faire passer ceux qui défendent la laïcité pour des racistes, des islamophobes ou des identitaires d’extrême-droite. Aucune autre religion au Québec n’a le pouvoir de produire un tel effet réfrigérant. Tous ces ingrédients font en sorte que la question identitaire se conjugue une fois de plus avec la défense de la laïcité.

Mais il y a plus encore. La charte des valeurs va opérer un renversement de perspective par rapport à Bouchard-Taylor et ébranler les assises du multiculturalisme. En affirmant d’abord la primauté du politique sur le juridique puisqu’en proposant des orientations et des règles claires en matière de laïcité, le gouvernement assumait sa légitimité politique.

En faisant cela, ce gouvernement nous redonnait la confiance de pouvoir décider de notre avenir et transformait cette majorité historique en une nation qui se redécouvrait une fierté.

En mettant l’égalité des sexes au centre de son projet, le gouvernement péquiste rompait avec le relativisme des valeurs propre au multiculturalisme et nous proposait un horizon de valeurs communes dans lequel il y a des choses qui valent plus que d’autres et sur lesquels nous souhaitions bâtir l’avenir.

Ce projet de loi, qui a été jusqu’à maintenant la meilleure proposition en matière de laïcité, par sa charge politique allait bien au-delà de la laïcité. Il a ravivé la flamme identitaire au point où cette Charte des valeurs est devenue, bien malgré elle, le projet d’une Charte pour la nation. Doit-on s’étonner qu’elle ait suscité autant d’opposition ?

Au Québec, la question identitaire se profile dans la défense de la laïcité face à l’islam depuis une bonne dizaine d’années. Nous rencontrons ce même phénomène en Europe. D’ailleurs les accusations de racisme et d’islamophobie dont les défenseurs de la laïcité font aujourd’hui les frais ne font que confirmer ce lien conjoncturel entre laïcité et identité.

Je conclurais en disant que le nationalisme québécois n’est pas mort et que son avenir va assurément passer par la défense de la laïcité. Le gouvernement Legault a annoncé sa ferme intention de légiférer sur cette question et il a toute la légitimité pour le faire. On peut prédire sans trop se tromper qu’il devra faire face à des contestations juridiques et se heurter au carcan constitutionnel canadien. Il a indiqué la possibilité de recourir à la disposition de dérogation faisant ainsi, bien malgré lui, la preuve de la nécessité de l’indépendance.

Nous ne connaissons pas à ce jour la pièce législative que ce gouvernement va nous présenter mais il y a toutefois des annonces qui ont été faites, celle par exemple d’interdire le port de signes religieux pour les personnes en autorité, incluant les enseignants. Cette mesure est essentielle et nous devons l’appuyer mais n’allons pas croire que cette simple proposition règlera d’une manière définitive le dossier de la laïcité au Québec et qu’enfin nous pourrons passer à autre chose comme disent certains.

Il faut voir plus loin qu’Ottawa et même plus loin que l’indépendance et ne jamais perdre de vue que l’islam politique appuyé par la Ligue islamique mondiale et l’Organisation de la coopération islamique est animé d’un puissant dynamisme, d’une incroyable santé financière et qu’il n’a pas de frontière. Mettre de l’islam partout. Ça c’est le tsunami qui nous attend.

Au regard de cela, d’interdire le port de signes religieux à des policiers (pour l’instant Radio-Canada n’en a trouvé qu’une!) peut paraître quelque peu dérisoire mais politiquement parlant, cette étape, de pouvoir faire respecter la laïcité face à l’islam et aux autres religions qui l’appuient, est cruciale pour sortir de cette impuissance qui nous paralyse depuis la défunte charte des valeurs et j’ose espérer que cette fois-ci sera la bonne et que ce gouvernement réussira à franchir ce cap.

Lao-Tseu disait : « Les plus grands voyages commencent toujours par un premier pas. Le plus difficile, c’est le premier pas ».

Montréal 3 novembre 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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