Allocution présentée à la remise du prix Condorcet-Dessaulles

Je suis très honorée de recevoir ce prix Condorcet-Dessaulles et je tiens à remercier bien sincèrement le Mouvement Laïque Québécois d’avoir pensé à moi pour cette distinction si prestigieuse.

Lorsqu’ils ont appris la nouvelle, plusieurs m’ont dit: «Louise, ce prix ne pouvait pas mieux tomber!». En effet, avec tout ce qui m’est tombé dessus depuis les dernières élections, je peux dire que cette reconnaissance par mes pairs est la seule chose qui tombe en montant et c’est avec une grande fierté que j’accepte ce prix qui est en quelque sorte la «coupe Stanley» des militants laïques québécois.

Cette exigence laïque, issue des Lumières, réside au coeur de notre histoire, depuis les Patriotes qui déjà réclamaient la séparation de l’Église et de l’État, en passant par les intellectuels libéraux de l’Institut canadien dont Louis-Antoine Dessaulles fut une figure de proue par sa résistance face au clergé et sa lutte contre la censure. Trois siècles plus tard, nous en sommes toujours à nous battre pour la laïcité comme quoi les religions n’acceptent pas et n’accepteront jamais d’être écartées du pouvoir politique pour lequel elles semblent avoir une attirance toute naturelle.

Malgré le fait que nous ayons complété, il y a à peine neuf ans, la laïcisation de nos écoles publiques, un des bastions les plus inébranlables de la présence du religieux dans l’État et que nous pensions alors que le plus difficile des combats étaient derrière nous, nous constatons aujourd’hui que le Québec subit des assauts et des reculs inquiétants en matière de laïcité alors que nous assistons à une offensive anti-laïque sans précédent, avec des acteurs nouveaux, provenant souvent de l’immigration, des acteurs pour lesquels ils se créent des solidarités inattendues qui redéfinissent les enjeux et posent de nouveaux défis pour la défense de la laïcité. Si on veut que notre combat ait un sens et un maximum d’efficacité, il importe de bien analyser le rôle de l’islam ici même au Québec pour comprendre comment celui-ci contribue à modifier le paysage politique.

Je vous propose donc de revenir sur un sujet que bien des gens préfèrent ne plus aborder; la fameuse Charte des valeurs du PQ. Bien que la laïcité ne peut se résumer à ce projet, il n’en demeure pas moins que ce dernier contenait politiquement deux éléments majeurs que je qualifierais de «dynamite» et qui en a fait d’ailleurs exploser plusieurs.

Le premier élément est que par ce projet de loi, le gouvernement affirmait sa légitimité politique en matière de laïcité au lieu de demeurer à la remorque des chartes et des juges et qu’il a osé défier ce que l’on appelle la judiciarisation du politique qui vise l’affaiblissement d’un gouvernement national. Premier péché mortel.

Deuxième élément; le voile islamique. À part le projet de loi 94 portant sur le niqab et mort au feuilleton, de toute notre histoire laïque, c’était la première fois qu’une proposition pour la laïcité s’adressait à une religion qui n’était pas la nôtre, une religion minoritaire et pas n’importe laquelle; l’islam pour qui la laïcité est une hérésie.

Bien sûr on dira que la proposition voulant interdire le port de signes religieux ostentatoires s’adressait à toutes les religions mais n’eût été que des crucifix pendus au cou, nous savons très bien que cette proposition n’aurait jamais vue le jour. Deuxième péché mortel.

L’importance du voile islamique a, dès le départ, occulté toutes les autres propositions de la Charte et c’est principalement autour de celui-ci que toute la controverse et tous les enjeux se sont cristallisés. Pourquoi?

Parce que le voile est un signe politique qui opère comme un procédé de marketing en rendant l’islam visible et présent dans tous les lieux publics et que porté par les employées de l’État, il sert aussi à contester la laïcité de nos institutions publiques et à remettre en question leur culture laïque.

La critique de l’islam n’est pas chose facile parce qu’il nous prive de la zone habituel de confort que nous avons lorsqu’il s’agit de critiquer les chrétiens par exemple et qu’il jouit d’une protection que ces derniers n’auront jamais au Québec. Celle d’incarner «l’Autre», l’altérité et de réclamer au nom de l’ouverture à l’autre, l’ouverture au voile et à l’islam.

Pourquoi croyez-vous que le combat laïque face aux catholiques faisait l’unanimité dans les syndicats, la gauche, les féministes et tous les progressistes alors que ce même combat, au nom des mêmes principes devient soudainement face à l’islam du racisme et de la xénophobie?

L’islam est porté par la puissante idéologie du multiculturalisme et il sert même de cheval de bataille à tous les fédéralistes du Québec qui instrumentalisent cette religion (c’est la seule qu’ils défendent d’ailleurs) pour nous imposer le multiculturalisme et son corollaire, la neutralisation d’une culture nationale.

Aujourd’hui au Québec, l’islam constitue le fer de lance de l’offensive anti-laïque. C’est pourquoi toutes les autres religions se rangent derrière elle parce que cet islam dispose d’un alibi d’une redoutable efficacité dont sont privées les autres religions et c’est celui de faire passer les militants laïques pour des racistes, des islamophobes ou des identitaires d’extrême-droite. Aucune autre religion au Québec n’a le pouvoir de produire un tel effet réfrigérant.

Ce qui donne à l’islam un statut privilégié et fait qu’il jouit d’une immunité à toute épreuve. Pour toutes les autres religions, l’islam représente le maillot jaune en tête de peloton du Tour de France parce qu’il incarne le plus grand espoir de pouvoir faire reculer la laïcité au Québec en ramenant le religieux dans nos institutions publiques.

C’est pourquoi les catholiques de gauche que nous retrouvons dans les départements de sciences religieuses de nos universités, à Québec Solidaire, à la Fédération des Femmes du Québec et à la Ligue des droits et libertés défendent tous l’islam et sa pub sexiste, le voile. C’est aussi pourquoi dans ce grand débat autour de la Charte des valeurs, toutes les religions ont mis de côté leur rivalité congénitale pour se liguer derrière le voile islamique et déferler dans les rues de Montréal pour manifester contre la Charte raciste des péquistes.

L’islam pose de nouveaux défis à la laïcité au Québec et le plus difficile est sans contredit celui d’empêcher les islamistes d’imposer la charia. Quand on voit comme on l’a vu cette semaine des musulmans, assis aux côtés du Premier Ministre, prétendant représenter la communauté musulmane, alors qu’ils ont tous milité activement contre la Charte des valeurs et que certains d’entre eux fréquentent des gens qui militent pour imposer la charia au Québec, il y a de quoi être inquiète pour l’avenir de la laïcité au Québec.

Un autre aspect inédit et inquiétant dans le combat pour la laïcité est la judiciarisation des débats publics où des musulmans bien appuyés par certains avocats fédéralistes amènent abusivement devant les tribunaux des militants laïques en les accusant de diffamation, dans le but de les faire taire, d’en faire des exemples et de faire taire tous les autres.

Je pense à Djemila Benhabib dont le combat contre l’intégrisme est connu de tous et qui est poursuivie par une école musulmane, je pense aussi à Philippe Magnan, le blogueur de Poste de veille qui cartographie les réseaux islamistes, également poursuivi. Permettez-moi de saluer leur courage, leur droiture et leur ténacité.

L’islam a redessiné le paysage politique et fait prendre au combat laïque une autre dimension. Il devient plus complexe, plus sensible et déconcerte par ses nouveaux opposants. Une certaine gauche, bon nombre de féministes, de syndicalistes et de progressistes s’opposent maintenant à la laïcité. Sans compter la rectitude politique qui empoisonne et étouffe la critique de la classe médiatique et rend frileux l’ensemble de nos politiciens. Tout ceci ne peut que profiter aux intégristes pour faire avancer leur agenda politique.

Si nous poursuivons ainsi, nous allons tout droit vers la catastrophe. Et ce sera d’abord les femmes qui écoperont et surtout les femmes musulmanes. Puis en regardant les choses à plus long terme, c’est carrément l’avenir du Québec qui est en jeu.

Contrairement à ce que certains politiciens prétendent, la laïcité est toujours d’actualité. Elle n’est pas derrière nous mais devant nous et sa défense est plus que nécessaire. Faire autrement serait faire preuve d’une grave inconscience.

Nous les laïques nous devons redoubler d’ardeur, nous consulter, nous solidariser et nous appuyer mutuellement. Nous devons également continuer d’éduquer la société civile.

Chers amis, je tiens à vous remercier bien chaleureusement d’être venus ici aujourd’hui pour me témoigner votre appui. Et soyez assurés que je ferai l’impossible pour être à la hauteur des idéaux de Condorcet et de Dessaulles qui ont consacré leur vie à la défense de la laïcité.

Montréal, 23 novembre 2014

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