La laïcité québécoise en questions

Entrevue réalisée en novembre 2012 par Nathalie Popa, journaliste au Magazine La Chemise

Nathalie Popa : Votre dernière conférence chez les Sceptiques s’intitule : La laïcité québécoise, un projet inachevé et menacé. Selon vous, quelles sont les origines de l’échec du projet laïc issu de la Révolution tranquille? Pouvons-nous discerner ses causes dans les idées et les actions (idéaux et réformes) formulées elles-mêmes par la Révolution tranquille?

Louise Mailloux : Que le projet de laïcité soit inachevé et menacé ne veut pas dire qu’il soit un échec mais bien qu’il reste encore du travail à faire pour compléter cette laïcisation et que cette entreprise est actuellement menacée.

La Révolution tranquille a permis à l’État québécois de prendre en charge des institutions auparavant gérées par l’Église. En 1958, il y a eu la création du ministère du Bien-Être social et de la Jeunesse. En 1961, une loi sur l’assurance-hospitalisation et la mise sur pied du ministère des Affaires culturelles. Puis en 1964, la création d’un ministère de l’Éducation qui va laïciser les universités, abolir les collèges classiques, destinés à former les futurs prêtres, pour les remplacer par des cégeps laïques.

Mais d’importants compromis ont été faits avec l’Église dans le domaine de l’éducation. Des postes de sous-ministres associés de foi catholique et protestante ainsi que des comités catholique et protestant du Conseil supérieur de l’Éducation ont été créés alors que les écoles publiques demeurent confessionnelles et qu’elles continuent à dispenser un enseignement religieux. Ces importants compromis furent en quelque sorte l’échec de la Commission Parent.

Suite à cela, le combat laïque s’est centré sur le terrain de l’éducation, ayant pour objectif la déconfessionnalisation complète de tout le système scolaire. Finalement, ce n’est que depuis 2005 qu’on a mis fin à l’enseignement confessionnel catholique et protestant dans les écoles publiques parce qu’il constituait un privilège, eu égard aux autres religions, en vertu de la Charte québécoise des droits de la personne (1975) ainsi que la Charte canadienne des droits et libertés (1982).

Le paradoxe ici, c’est que ces Chartes, qui ont servi à écarter les catholiques et les protestants, servent maintenant les religions minoritaires à s’imposer dans nos institutions publiques sur la base des droits individuels, en leur donnant une visibilité et une légitimité. Ainsi en 2006, à peine un an après la déconfessionnalisation des écoles publiques, la cour Suprême a autorisé un jeune sikh a porté son kirpan (poignard rituel) à l’école. Depuis cet accommodement, on imagine mal un directeur d’école qui voudrait s’opposer au port du kirpan.

Tout ceci a pour effet de modifier, de fragiliser et de faire régresser la culture laïque implantée dans nos institutions publiques telles les écoles, les cégeps, les universités, les hôpitaux, les CLSC et même les garderies (CPE) où les éducatrices voilées sont de plus en plus nombreuses. C’est en ce sens que la laïcité au Québec est actuellement menacée.

N.P. : Comment le discours de laïcité s’est-il opposé au discours catholique? Est-ce que le processus de laïcisation est un effet ou une cause du phénomène plus global de la décléricalisation qui s’opère à partir des années 1960 dans la société québécoise?

L.M. : On entend souvent dire que la laïcité est antireligieuse et qu’un État laïque veut supprimer les religions. Rien n’est plus faux. La laïcité vise la séparation de l’Église et de l’État, ou si vous préférez, la séparation de la politique d’avec la religion. Mais séparer n’est pas supprimer. Séparer ici veut dire que l’État est neutre d’un point de vue religieux, qu’il ne privilégie aucune religion, que la religion demeure une affaire personnelle entre le croyant et son Dieu et qu’elle ne doit donc pas s’immiscer dans les affaires de l’État. Bref, les gens ont le droit de croire et de pratiquer une religion mais cela ne leur donne pas le droit pour autant d’imposer leurs croyances à l’ensemble de la société.

C’est en ce sens qu’à partir de la Révolution tranquille, l’État québécois a pris ses distances vis-à-vis le clergé catholique pour affirmer son autonomie. D’ailleurs, c’est à ce moment-là que la langue française a remplacé le catholicisme comme un marqueur important de l’identité québécoise.

Et au Québec, cette laïcisation a souvent été défendue par des catholiques eux-mêmes. Le président de la Commission Parent était Monseigneur Parent. Un de nos plus illustres syndicalistes, Michel Chartrand, était un catholique ayant milité pour des syndicats laïques. À l’origine, le mouvement féministe québécois a été initié par des féministes catholiques et laïques. Tous ces catholiques de gauche souhaitaient s’éloigner de Rome et de sa hiérarchie cléricale et ils furent enthousiasmés par le concile Vatican II, y voyant un élan de modernisation pour l’Église catholique. Vous savez, ce n’est qu’en 1962 que l’Église catholique a reconnu la liberté de conscience protégée par la laïcité, c’est-à-dire la liberté de trouver son salut en dehors de l’Église.

N.P. : Comment comprendre le rapport entre la volonté de laïcisation et la volonté de rendre l’éducation plus accessible tout au long de la Révolution tranquille?

L.M. : D’abord une école laïque est une école ouverte à tous, quelles que soient les croyances ou les convictions de chacun, justement parce qu’elle est neutre d’un point de vue religieux alors qu’une école religieuse n’accepte que les élèves de sa confession, à l’exclusion de tous les autres.

Quant à notre histoire, il n’est pas rare d’entendre dire que c’est grâce à l’Église catholique si les Québécois ont pu être éduqués et que n’eût été des Frères et des Soeurs, les Québécois seraient demeurés des ignorants.

Il faut effectivement reconnaître tout le travail d’éducation que ces religieux ont accompli auprès des jeunes dans le Québec d’avant la Révolution tranquille mais nous ne devons pas confondre l’abnégation de ces religieux avec la mainmise totale qu’exerçait l’institution de l’Église sur le système d’éducation. Pourquoi l’école? Simplement parce que celle-ci est une institution organique qui joue un rôle fondamental quant à la transmission des valeurs et à la socialisation des enfants.

Ainsi les communautés religieuses ont exercé un monopole dans l’édition des manuels scolaires jusqu’en 1963, en contrôlant et en uniformisant les contenus, exerçant une censure sur tout ce qui combattait l’obscurantisme religieux. Voilà pourquoi l’Église s’est toujours battue pour demeurer présente à l’école, non pas tant par bonté d’âme que pour fidéliser une «clientèle». Saviez-vous qu’en 1943, l’Église s’est opposée à ce que l’école devienne obligatoire?

La Révolution tranquille avec la création de cégeps laïques a contribué à démocratiser l’enseignement en permettant à de jeunes québécois, autrefois exclus des collèges classiques pour des raisons financières, de poursuivre des études post-secondaires. Cela a également permis aux filles de pouvoir envisager une carrière professionnelle, à l’égal des garçons, et de leur offrir une alternative au rôle d’épouse et de mère auxquels la religion les destine encore aujourd’hui. C’est d’ailleurs la mixité dans les cours, que l’Église a toujours interdite, qui a permis aux filles de recevoir le même enseignement que les garçons.

N.P. : Selon vous, comment la volonté de laïcisation est-elle devenue un projet concret? Quels étaient ses objectifs initiaux, ses stratégies? Comment ont-ils évolués et comment cette évolution a-t-elle transformé la nature de la laïcisation?

L.M. : La laïcisation du Québec semblait acquise mais elle est menacée aujourd’hui parce qu’elle évolue, depuis plusieurs années, vers un faux modèle de laïcité, se présentant comme plus cool et plus tolérant, (qui n’a pas envie d’être cool!) vis-à-vis la diversité religieuse, issue de l’immigration. Cette laïcité dite «ouverte» est une laïcité multiculturelle qui est ouverte à toutes les religions plutôt qu’à une seule.

C’est ce type de laïcité qu’a recommandé le rapport Bouchard-Taylor en 2008. C’est aussi celui qui est défendu par la grande majorité des universitaires québécois, dont bon nombre bénéficient des subventions du gouvernement fédéral pour leur Chaire de recherche du Canada.

Cette fausse laïcité est également défendue par le parti Libéral et Québec solidaire, et au fédéral, par le Bloc québécois, le NPD, le parti Conservateur et l’autre parti Libéral. C’est que la diversité, qui se présente aux urnes, est toujours une richesse.

Est-il besoin d’ajouter que toutes les religions défendent aussi cette laïcité «ouverte», y inclus les catholiques de gauche militant à la Ligue des droits et libertés, à Québec solidaire et à la Fédération des femmes du Québec, eux pour qui l’islam est une vraie chance! Car, voyez-vous, ce qui est bon pour les musulmans est aussi bon pour les catholiques…

Il y tellement de monde à la messe qu’il faut être aveugle pour croire que la laïcité au Québec n’est pas en danger.

N.P. : Selon vous, faut-il distinguer laïcité et sécularité? Pourquoi?

L.M. : Oui, il faut effectivement les distinguer. La laïcité est un concept politique qui régit les rapports entre l’Église et l’État et qui vise à limiter les prétentions politiques des religions alors que la sécularisation est un concept sociologique renvoyant à l’importance de la religion dans la vie des gens, à savoir dans quelle mesure y réfère-t-on pour conduire sa vie.

Ainsi une société officiellement laïque peut tout de même comporter un faible taux de sécularisation, par exemple, les États-Unis dont le premier amendement constitutionnel affirme la séparation de l’Église et de l’État en même temps que, dans la vie de tous les jours, les Américains sont des gens très religieux.

Novembre 2012

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