Monsieur Cloche

La première fois que j’ai rencontré Monsieur Cloche, j’ai su tout de suite qu’il n’était pas comme tout le monde. On sent ces choses-là, au premier coup d’œil. On aurait dit qu’il nettoyait la planète. Il avait l’air de ne faire que cela.

Chaussé de bottes de marche, le pantalon retroussé jusqu’au genoux avec sa petite tuque en laine pour se protéger du soleil, il marchait, d’un pas rapide et assuré, comme s’il était parti pour traverser le monde à pieds. La plupart du temps, je l’apercevais sur la rue Laval, à la hauteur du Carré Saint-Louis. Il était toujours en marche. Mais le plus étonnant, c’est qu’il se penchait sans arrêt pour ramasser tout ce qui traînait devant lui. Rien ne lui échappait. Pas même un petit bout de papier ne trouvait grâce à ses yeux. Il ramassait tout. C’est simple, Monsieur Cloche nettoyait Montréal. Rien de moins! Vous imaginez la tâche? Immense, colossale, démesurée, et combien risible. De quoi décourager tous ceux qui vivent avec le temps bourré d’horloges.

D’abord j’ai cru qu’il était fou. C’est un réflexe normal. On n’a jamais l’habitude de ce qui est rare. Et puis, petit à petit, à force de l’observer, j’ai fini par ne plus rien croire du tout. J’ai pensé à ce bon vieux Sisyphe, aux Douze Travaux d’Astérix et à nous, simples mortels qui courons sans cesse, occupés que nous sommes, à tant réussir notre vie, tout en jetant négligemment sur les trottoirs de cette ville, des tonnes de papiers pour Monsieur Cloche.

À sa façon, il était le roi des poubelles comme celui des trottoirs. De toutes ces poubelles qu’il remplissait de ces longs trottoirs qu’il vidait. Un clochard à l’envers, quoi! Probablement le plus fou de tous. Une espèce de Bouddha urbain. Le Bouddha de l’asphalte en quelque sorte. Il avait l’air tellement absorbé par sa tâche, et si présent dans ses moindres gestes que la lune aurait pu lui tomber dessus, d’un seul coup, sans qu’il s’arrête de marcher pour autant, et qu’on l’aperçoive à nouveau, seul, avançant dans l’éternité bleue, et se penchant de temps à autre pour ramasser tous les papiers du bon dieu.

On n’arrêtait pas Monsieur Cloche. Comme les enfants, il avait le génie du rien, sachant mettre dans le menu détail la plus extrême gravité. Capable de transformer de vulgaires papiers blancs en blanche cérémonie, il déambulait dans la vie comme dans une cathédrale à ciel ouvert. Tout le contraire de l’Amérique. Non, impossible d’imaginer Monsieur Cloche allant quelque part, avec une cravate, un travail, des clés, un portefeuille, ou quelqu’un à son bras le samedi soir, ou même assis tranquille à regarder par la fenêtre d’un wagon de métro. Il aurait pu être l’allumeur de réverbères du Petit Prince tellement qu’il n’avait pas l’air d’ici. Peut-être était-ce bien lui d’ailleurs qui chaque soir nous ouvrait les étoiles une à une? Qui sait?

Ecce homo, voici l’Homme, que plusieurs espéraient bardé de diplômes, un cellulaire dans chaque poche et du fric entre les dents. Alors que la vie de Monsieur Cloche frôlait l’insignifiance, elle semblait pourtant remplie à ras bord. Oui, c’était plein partout dans sa vie. Parce que partout, il y mettait son cœur. Même dans ce que nous avons cru bon de jeter, Monsieur Cloche, lui, y mettait tout son cœur.

J’étais toujours un peu pressée lorsque je le croisais. En hâte, je me rendais au collège pour aller donner mon cours de philosophie. C’était sérieux, j’allais travailler. Tenter de réussir ma vie, et de toutes façons mes étudiants ne m’auraient pas attendue bien longtemps, pressés qu’ils étaient de réussir aussi la leur. Pour dire vrai,  tout le monde passait vite sur la rue de Monsieur Cloche parce que la vie était toujours ailleurs et que nous étions tous du côté de l’Amérique.

Je me souviens d’un après-midi où je devais parler à mes étudiants de l’éthique de la présence à soi chez les bouddhistes. En hâte, je traversais le Carré Saint-Louis, tout en réfléchissant à la manière dont je leur présenterais la chose. Allez donc faire l’éloge de l’insignifiance et parler de la disparition de l’ego à des jeunes qui piaffent d’impatience de quitter le collège, à toute allure pour enfin devenir « quelqu’un ».

Et puis soudain, j’ai pensé à  Monsieur Cloche, qui au lieu de s’en aller au bout du monde, a décidé de rester. Ici. Peut-être justement parce que le bout du monde, c’est ici, sur ce carré d’asphalte que tout le monde emprunte, beau temps, mauvais temps, pour aller toujours ailleurs. Monsieur Cloche, leur disais-je, avait trouvé son centre de gravité, son bout d’Himalaya, sa lenteur immaculée, là où le vide devient plein, et où le milieu du monde nous atteint en plein cœur.

Il y a longtemps que je n’ai pas revu Monsieur Cloche, à ce point que j’ai l’impression d’un rêve qui a fondu comme un morceau de sucre. Peut-être a-t-il tout simplement changé de quartier ou de rue, ou qui sait, passer pour de bon par-dessus les nuages? Peut-être est-il rendu en Afrique ou en Océanie, toilettant toujours calmement cette bonne vieille planète? La Terre est partout, vous savez.

C’est drôle, quand je me barricade dans ma tête et que je ferme les yeux pour aller plus loin, je vois une grosse boule avec Monsieur Cloche qui marche partout dessus. Si jamais vous l’apercevez au détour d’une rue, saluez-le de ma part, et dites-lui que j’ai compris que la terre est ici, avec des souris et des hommes et un gros soleil en plus pour éclairer tout cela.

Joyeux Noël! Monsieur Cloche.

Décembre 2008

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