Lettre au ministre de l’Éducation: Mon premier Salon du livre

C’était quelques jours avant Noël, j’avais emprunté pour les vacances, un livre sans image à la bibliothèque de l’école. C’était la première fois, oui, la première fois que  je tenais dans mes mains un vrai livre, farci rien que de mots et qui n’étaient pas les livres de mon frère, ni les gros Larousse noirs du salon de mes parents, mais un livre à moi, un livre qui fut écrit rien que pour moi. J’avais l’impression que ce livre marquait le début de ma propre vie. Que mon existence allait enfin commencer pour de bon. J’avais maintenant atteint la ligne de départ du coureur de fond. La marge exacte, l’ultime espace au milieu de toutes ces pages. Oh! il y en avait tant et tant de pages qui me faisaient sentir que ma vie, oh! que cette vie vienne enfin, avec ce livre que mes mains tardaient à ouvrir. La première page, les premières phrases. Je retenais mon souffle. J’étais tellement excitée que tout s’embrouillait. Allais-je être capable d’aller jusqu’au bout des phrases ? Comme ceux qui lisent des soirées entières ? Et c’est ainsi que, bien assise au salon, sur le sofa, à côté de la grosse télé noir et blanc, sous l’œil attentif de mon chien, à l’heure même de mon grand Bobino, pour la première fois, je quittais la maison et ma vie de Bobinette.

Adieu mes quinze ans, c’est tout ce qu’il m’en reste après tant d’années. Le titre, et rien d’autre. Le nom de l’auteur ? Je ne l’ai probablement jamais su. Pour quoi faire, un auteur ? Le livre ne suffisait-il pas ? La couverture était cartonnée comme les livres de la comtesse de Ségur. J’aurais voulu l’amener partout dans la maison pour qu’on voie bien maintenant que je lisais un vrai livre. J’en étais fière comme lorsque j’ai porté mon premier soutien-gorge et que je tirais bien fort sur mon chandail pour que ça paraisse … J’allais devenir une femme et accéder à l’humanité au grand complet. Je ne savais encore rien de mon bonheur futur mais je sentais qu’il se passait quelque chose. Quelque chose de grand et de pas ordinaire et, surtout, qui n’arrive qu’une seule fois. Calée dans le sofa rose du salon, je regardais la lampe derrière mon épaule, je la trouvais trop loin, trop faible, trop jaune, faite comme pour éclairer les bonbons, et je me disais qu’un jour, dans ma vie, il me faudrait une lampe bien à moi. Pour lire pendant des siècles. Et c’est ainsi que cet après-midi-là, sans le savoir, j’assistais à mon tout premier Salon du livre.

Quelque temps plus tard, j’étais toujours assise au même salon. Et je lisais, oh! grande joie! Je lisais Poussière sur la ville d’André Langevin, quand, soudainement, je me suis mise à pleurer. Oui, je pleurais de vraies larmes tellement j’étais triste pour le médecin. C’était la première fois qu’un livre me bouleversait de la sorte. J’aurais voulu crier, hurler, courir sur tous les horizons du monde. J’aurais voulu me cacher partout dans la maison pour qu’on ne voie pas mes yeux rougis. Vraiment, je ne pensais pas qu’un livre pouvait faire cela, un peu comme le premier orgasme, où l’on ne pensait pas, non plus…

Aujourd’hui, je suis toujours cet enfant qui s’accroche aux livres comme on s’agrippe au bonheur du mieux qu’on peut. Plus qu’à tout le reste, j’y suis demeurée fidèle. Si je vous avouais que les livres m’ont sauvé la vie, me croiriez-vous ? Qu’ils m’ont sauvée de l’insignifiance et de tous les hippopotames déserts ? J’y ai trouvé et appris une langue : la mienne. J’y ai également trouvé des mondes immenses, cent fois mieux que le monde si petit. À ce point que je me suis jurée de ne plus jamais sortir de ce salon. Plus jamais! Et j’ai tout fait pour y rester; des études en philosophie, par exemple. Je n’ai pas été déçue.

Aujourd’hui, lorsque j’entre en classe, combien grande encore est ma joie de voir d’un seul coup d’oeil 30 exemplaires de L’existentialisme est un humanisme de Sartre, là, posés sur les tables. Mes étudiants me croient avec eux, dans la salle de cours, mais sans qu’ils le sachent, ils sont là, avec moi, tranquillement assis au salon de mon enfance.

« La culture, disait Héraclite, est un autre soleil.» Il avait tout compris, celui-là, et vous le savez aussi, M. le ministre de l’Éducation. Vous le savez pour vous et pour vos propres enfants. Alors … Ayez cette audace! Soyez inactuel, M. le ministre. N’adaptez pas trop l’école à la vie, parce que vous risquez de tout massacrer! Les livres sont tout le contraire de la vie, et c’est justement pour cela qu’ils nous sont si précieux. Vous oubliez le livre et le plaisir de lire, alors qu’une éducation basée sur celui-ci est la condition essentielle pour maîtriser une langue et avoir accès à l’ensemble de la culture. Il n’y a pas d’autres chemins qui tiennent. Il faut ramener les jeunes à la lecture et à l’écriture, et faire confiance aux professeurs. C’est tout simple, M. le ministre. Vous semblez trop préoccupé par les taux de réussite alors que le livre, c’est la grande lenteur dans ce monde fou de vitesse. Les livres, voyez-vous, c’est fait exprès pour se perdre et se perdre souvent. C’est la grande classe, le refuge en plomb contre la bêtise humaine. Pour se donner une culture, il faut d’abord se donner du temps et ne pas être pressé. Et à moins de penser comme un pied, l’éducation n’est pas l’industrie de la chaussure. Je vous en prie, M. le ministre : comme le chantait si bien Diane Dufresne,  « ne tuez pas la beauté du monde ». Pas tout de suite. Je vous trouve bien pressé, M. le ministre.

Novembre 2002

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