Le saucisson de la réforme ou les misères de la philosophie

Je vais vous raconter une histoire, celle d’un vieux monsieur qui a passé toute sa vie à détruire des tonnes de papier rien qu’avec une toute petite presse. C’était là son travail, et c’était aussi toute sa vie. Une vie entière passée au milieu des livres, à les prendre comme ça, dans ses mains, à les examiner, à les caresser et surtout à les apporter le soir chez lui pour les lire, juste avant de les détruire, les lire patiemment et attentivement pour en sucer chaque mot, tout en avalant des tonnes de bière. Non parce qu’il était ivrogne, disait-il, mais pour que les idées coulent mieux dans son cerveau.

C’est ainsi que cet homme besogneux avait pu lire Sénèque, Aristote, Dante, Augustin, Rilke, Goethe et combien d’autres qui ont illuminé sa vie; c’est ainsi qu’il s’en était imprégné à ce point qu’avec eux, il portait tout le poids du monde en lui. Depuis 35 ans, pas un seul jour ne s’est écoulé sans que cet homme ne lise quelques pages de ceux que l’on considère encore aujourd’hui comme étant les meilleurs et les plus grands. Il n’y avait pas de dimanche dans sa vie. Rien que des nuits pour lire et des journées pour détruire.

Puis, un jour, quelqu’un est venu pour lui dire qu’il n’allait pas assez vite et qu’il n’était dorénavant plus question de lire tous ces livres avant de les détruire, que cela exigeait trop de temps et trop d’argent. Alors le ministère Mini-Sphère à petit cerveau a décidé de remplacer le vieux monsieur par de jeunes ouvriers forts et fiers auxquels on a promis des vacances et un salaire. Au milieu de l’usine, on a installé une nouvelle et immense presse qui travaillait comme un monstre à mille pattes et où chacun posait les gestes vides et précis qui détruisent merveilleusement, tout cela orchestré à très grande cadence.

Les jeunes ouvriers détruisaient les livres sans se soucier de ce qu’ils contenaient. Ils buvaient du lait et ne s’intéressaient guère à ce qu’ils faisaient. Ils allaient trop vite pour que le cœur y soit. Le ministère Mini-Sphère se réjouissait de la tournure des événements. Tout le monde faisait la même chose et en même temps. Trop pour que chaque cœur y soit. Et c’est ainsi qu’à force de plaire au Mini-Sphère, il devint impossible d’aimer ce qu’on faisait, le monde et la Terre entière.

Loft Story ou l’élitisme

Cette histoire magnifique, je ne l’ai pas inventée. Elle me vient d’un roman du Tchèque Bohumil Hrabal et s’intitule Une trop bruyante solitude. Je n’ai jamais pu l’oublier parce qu’elle me rappelle entre autres la réforme de 1993 en philosophie, qui nous grignote le cœur depuis dix ans déjà et qui nous contraint à faire des choses auxquelles plusieurs d’entre nous ne croyons pas et qui, dans les compromis qui ont été faits et n’en finissent plus de se faire, ressemble bien davantage à une lutte pour l’existence qu’à une lutte pour la culture.

Se peut-il que nous ne soyons pas rendus au bout de notre élastique et qu’on se pète les bretelles parce que le plan de cours « pèse » 11 pages au lieu d’une, dont au moins six sont des niaiseries et que notre idéal serait d’en arriver à tous écrire les mêmes niaiseries en même temps? Jusqu’où irons-nous pour ne pas disparaître de la carte des savoirs? Jusqu’à résumer toute la philosophie à l’éthique et au politique pour répéter jusqu’à plus soif que nous formons de futurs citoyens qui sauront s’opposer à Raël et au clonage?

L’épistémologie ou l’esthétique, par exemple, seraient-elles devenues trop élitistes? Se pourrait-il que les étudiants n’aient d’autres intérêts que Loft Story et l’euthanasie de leur grand-mère? C’est à se demander qui méprise qui, à la fin. Et le fait que certains professeurs de sciences humaines lorgnent notre premier cours de philosophie pour le remplacer par un cours d’introduction à la citoyenneté et qu’ils salivent sur le « nonosse » devrait-il nous condamner à n’insister que sur l’éthique et le politique?

Désapprendre à penser

Et les manuels! Parlons-en, des manuels! L’enseignement de la philosophie, à ce qu’il paraît, se porte de mieux en mieux parce que les vieux professeurs – vous savez ceux qui ont plus de 54 ans et qui ne savent pas de quoi ils parlent – vont bientôt mourir avec un livre dans chaque main et que ce sera alors le festival des manuels, tous plus pareils et plus ennuyants les uns que les autres, des catalogues en couleurs où la philosophie est présentée sous forme de liste d’épicerie avec, en prime, un jeu-questionnaire à la fin de chaque chapitre. Oyez! Oyez! Comment désapprendre à penser en dix chapitres. Cours de culture rapide! La philo du par cœur en petites miettes. Par ici la sortie, ma chouette!

Laisser croire que l’enseignement de la philosophie se porte bien depuis la réforme, parce qu’avant on faisait n’importe quoi et que, paraît-il, notre enseignement frôlait un peu trop les nuages constitue un odieux mensonge en même temps qu’une énorme gifle en plein visage pour tous ces professeurs qui ont travaillé et travaillent toujours à développer l’esprit critique des jeunes et à leur donner un peu de culture. Vous tous qui vous tenez par la main de peur de vous perdre et qui défendez la réforme avec grand optimisme, êtes-vous bien sûrs de défendre la philosophie? Cette réforme est en vérité un terrible compromis pour tenter de s’ajuster à une vision instrumentale et techniciste de l’éducation.

Vous prétendez que nous serons les chiens de garde de la science et de la technologie? Laissez-moi rire! Vous avez une poutre dans l’œil, ou quoi? C’est justement cela qui est en train de nous bouffer. Et ce n’est certes pas en découpant la philosophie comme du saucisson que nous allons développer l’esprit critique des jeunes. Ce n’est pas non plus en simplifiant et en uniformisant graduellement les moindres recoins de notre enseignement (je pense ici par exemple, à l’utilisation grandissante des manuels ainsi qu’au contrôle de la formation des futurs professeurs qui seront assurément la coqueluche des comités de sélection lors de l’embauche). Ce n’est pas, dis-je, par l’objectivation à outrance que l’on va améliorer la qualité de l’enseignement. Bien au contraire.

La philosophie n’est ni une science ni une technique. La philosophie, c’est un art d’interprétation. Là est toute sa richesse, sa force et son ambiguïté. On a oublié de respecter le cœur, la passion et la question du sens. Au lieu de cela, on s’est contenté de mettre généreusement de l’asphalte partout. Et c’est ainsi qu’on a mis du plomb dans l’aile de notre chouette. On a dit que c’était pour se rapprocher des étudiants. Mais les étudiants ne sont pas en béton; ils ont un cœur et ils aiment voler, figurez-vous. Plus que jamais, notre monde a besoin de philosophie, de littérature et de poésie. Pour ne pas poser les gestes vides et précis qui détruisent si merveilleusement.

Novembre 2003

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