La philosophie aux soins intensifs

La culture, disait ce bon vieux Héraclite, parce qu’il est vieux le monsieur, vieux et mort en plus. Aussi périmé que la version 2.0 d’Adobe Photoshop. Or «  la culture, disait cette vieille barbe, est un autre soleil ». Cela fait plus de vingt ans que j’enseigne le soleil à de jeunes collégiens, que j’essaie comme je peux, d’allumer un feu dans leur tête et l’étincelle dans leurs yeux, et voilà que maintenant mon ministre de l’Éducation et son Conseil du patronat me demandent si ce soleil est utile. Dites, vous n’auriez pas une question moins niaiseuse? Une belle question à mille piastres qui vous ferait paraître moins bête et moins  gros que l’éléphant dans le magasin de porcelaine? Oups! Un instant, cher lecteur, je dois vous informer que mon ordinateur vient tout juste de me signaler qu’un « cookie espion » a été supprimé par Freedom 007. C’est tout de même pas les Mémoires d’Hadrien qui pourraient faire cela. Hein? Et que dire des Lettres à Lucilius? Non mais, vous en connaissez beaucoup de jeunes qui auraient aimé qu’on leur parle de la sorte? 1. Pour disposer du blanc, cliquez sur la flèche de permutation des couleurs dans la palette d’outils. Et le manuscrit d’Harry Haller dans le Loup des Steppes, du Gai Savoir à La Cantatrice chauve en passant par Les Confessions d’Augustin ou de Rousseau, de son Émile et le fameux Deuxième Sexe? Hein? 2. Choisissez Fichier/ Ouvrir. Sélectionnez le fichier Start08.psd dans le dossier Lesson08 et cliquez sur OK. Dites, franchement, vous en connaissez beaucoup de jeunes qui auraient souhaité qu’on les aime autant?

Mille piastres, il est là le problème. Le gouvernement ne veut plus payer pour des cégeps qui sont déjà sous-financés. Ainsi, par le biais de la décentralisation, notre État libéral néolibéral va refiler aux administrations locales la responsabilité de trouver de nouvelles sources de financement et c’est là que le Conseil du patronat- partenaire va s’avancer, souriant, calculant, plein de fric entre les dents, pour négocier au rabais les petites têtes de dix-huit ans. Et soyez assurés que ces éléphants en cravate vont tout mettre en œuvre pour se débarrasser du soleil parce que lorsque l’industrie a faim, ce n’est pas d’Aristote ou de Platon qu’elle se nourrit. Mettre en question présentement la pertinence de la philosophie à l’enseignement collégial, c’est rien de moins que de poser la question de la légitimité de la culture dans l’éducation. Rien de moins! Il y a, voyez-vous, un message non supprimé dans la corbeille : la philosophie. Souhaitez-vous supprimer définitivement ce message?

QUAND LA PHILOSOPHIE N’A PLUS RIEN À DIRE…

Un message, en effet, qu’on a commencé à supprimer il y a déjà une bonne dizaine d’années. Voici en quelques mots, toute la catastrophe… En 1993, le ministère de l’Éducation alors sous la gouverne de Lucienne Robillard a imposé au niveau collégial une réforme qui a modifié radicalement notre conception et notre pratique de l’enseignement dont nous commençons tout juste à prendre la réelle mesure. Le mot fétiche au cœur de cette réforme est celui de « compétence ». Ainsi, dans l’unique but de satisfaire aux exigences de plus en plus pressantes de l’économie et de ses employeurs, l’éducation s’est vue redéfinie à partir d’une visée instrumentale et techniciste ayant pour but de préparer l’étudiant à son insertion professionnelle dans le monde du travail. Compétence pour donner une intraveineuse comme pour dessiner une abeille en 3D, cette approche pragmatique et utilitariste a largement contribué à dévaluer les « savoirs » au seul profit des « savoir-faire ». Qu’allait-il donc advenir de ces savoirs généraux, telle la philosophie qui s’adresse à l’être humain dans sa totalité? L’injonction était claire : POUR CONTINUER D’EXISTER, IL FALLAIT À TOUT PRIX DEVENIR « UTILE ».

C’est alors qu’on s’est mis à « tripoter » la philosophie en s’efforçant tant bien que mal de la rendre utile et crédible aux yeux des gestionnaires et de l’État et que la lutte pour la culture s’est travestie en simple lutte pour l’existence. Ceci a eu pour effet de secondariser l’enseignement des contenus en mettant davantage l’accent sur l’acquisition de compétences cognitives formelles, comme la capacité d’argumenter et de disserter. Ainsi, toute la richesse du corpus philosophique, à savoir ses dimensions polémique, idéologique et critique, a été abandonnée dans les nuages au profit d’une technique aseptisée, celle du parfait « kit pour apprendre à penser ». Et c’est dès lors en insistant sur cette instrumentalisation de la philosophie qu’on a pu justifier jusqu’à maintenant sa « remarquable » contribution à la réforme de l’enseignement collégial. Les compromis ont été à ce point grandissimes que certains professeurs vont jusqu’à voir dans les cours de philosophie un excellent « outil » pour mieux comprendre des logiciels, rédiger des rapports de labo ou de stage. L’embêtant, voyez-vous, c’est qu’à cette hauteur, il n’y a plus rien à penser, sauf à cette approche procédurale, ce squelette sans chair qui a réduit la philosophie à devoir vivre en bigoudis.

Un tel élagage s’est fait sur la base de plusieurs présupposés qui ne tiennent pas la route, comme de croire que la philosophie peut se résumer à l’argumentation et qu’elle en a en plus le monopole. De croire aussi que le simple fait de savoir argumenter soit synonyme de savoir penser (il n’y a qu’à lire certaines copies d’étudiants pour comprendre à quel point un bijou de mécanique est parfois d’une rare insignifiance). Également, que de maîtriser l’argumentation va donner la clé pour « ouvrir » les textes philosophiques et surtout (mon préféré!), que la pratique de l’argumentation va amener l’étudiant à « ouvrir » des livres de philosophie. Je dirais plutôt que c’est la plus sûre façon de l’en éloigner.

Ce réductionnisme outrancier qui a contribué au recul de la philosophie a produit également d’autres ravages, comme celui de disqualifier l’enseignement magistral en le présentant comme dépassé et trop savant, réduisant ainsi la culture générale à n’être qu’un pré-texte pour l’acquisition de compétences opérationnelles, et ce, au détriment de la formation du jugement et de la sensibilité. Le rôle du professeur s’en est trouvé modifié du même coup, passant de « maître en avant » qui avait quelque chose à dire à celui de « guide à côté », une ressource humaine qui n’a plus grand-chose à dire. Le temps est enfin venu où, à la grande joie des gestionnaires, les experts-techniciens de la pédagogie vont se multiplier comme des lapins.

Les livres également ont été écorchés par cette instrumentalisation de la philosophie. Depuis plusieurs années, on a assisté à la prolifération de manuels de philosophie, ces catalogues du « prêt à penser » avec jeu-questionnaire à la fin de chaque chapitre qui donnent si souvent aux étudiants l’impression que la philosophie, c’est du par cœur et que les livres n’ont rien à leur apprendre. A)B)C)… On repassera pour la pensée. Des manuels à dé-penser qu’on s’empressera vite d’oublier. Mais il y a D) où toutes ces réponses sont bonnes. Darwin, Descartes, Freud et Sartre. La liste d’épicerie au grand complet pour quinze semaines. Quinze livres de bonbons mélangés. Le relativisme dans toutes ses couleurs. Et que sais-je encore? Parce que lorsque l’on n’a rien à dire, c’est qu’on peut encore parler de tout, tout, tout. Il s’en vient le temps abominable où un étudiant pourra terminer son DEC sans avoir lu UN SEUL LIVRE. Même pas foutu de garder les rouges pour la fin!

Ajoutons aussi que le mode d’évaluation qui est imposé dans cette approche par compétences participe à la banalisation des contenus puisqu’il suppose de rompre avec une évaluation continue portant sur l’ensemble de la matière en faisant de la simple capacité d’argumenter le critère décisif certifiant la réussite d’un cours. Que le ministère songe présentement à rendre les cours de philosophie optionnels montre une fois de plus à quel point la dimension institutionnelle dans ce qu’elle a de contraignant au niveau des contenus risque d’être implicitement évacuée.

Maintenant qu’on a vidé la philosophie, qu’on l’a mise sous perfusion, qu’on a muselé les professeurs et « sorti » les livres, que reste-t-il? C’était pour ne pas mourir, paraît-il. Mais dites-moi à quoi auront servi tant d’offrandes? Jusqu’où irons-nous? Et où irons-nous?

LA PHILOSOPHIE A TOUJOURS QUELQUE CHOSE À DIRE…

La réforme nous a été imposée, certes, mais d’avoir consenti à donner à la philosophie une valeur instrumentale a été une grave erreur de notre part. De l’avoir objectivée de la sorte en insistant sur sa formalisation a permis de renforcer son homogénéisation et d’accepter l’uniformisation de devis ministériels qui, il faut bien l’admettre, font figure de parents pauvres au regard de ce qu’offrent actuellement les humanités. Comme si nous n’avions plus rien à dire ou si peu. Cette réforme nous a mis en retrait de la philosophie elle-même et de l’amour que nous y portons. De ce même amour qui nous a amené à la philosophie. Elle nous a fait perdre la parole forte, subjective et critique qui convient à la philosophie. Une parole intime et riche en convictions qui ne peut être que la mienne et non celle des autres. Il faut enseigner Nietzsche ou Platon non parce qu’il est au programme et que tout le monde le fait mais plutôt parce que nous y avons trouvé quelque chose à dire.

Comme tant de gens séduits par le positivisme des sciences et de son dérivé la technique, nous avons dénaturé l’essence de la philosophie. La philosophie n’est ni une science ni une technique. La philosophie est un art d’interprétation qui suppose la multiplicité des points de vue et leur nécessaire confrontation. C’est cela que nous devons assumer en ne craignant pas d’être affaibli et disqualifié par l’esprit positif triomphant. Et si la science se présente comme étant value free, ce ne peut être le cas de la philosophie. Il n’y a pas UNE philosophie, comme il y a une physique ou une chimie, mais il y a des philosophies allemande, anglo-saxonne, américaine ou française, etc. Autant de propositions et de perspectives sur l’homme et le monde qui en font toute sa richesse et son ambiguïté. Il n’y a pas non plus de science de la science mais il y a bien une philosophie des sciences dans laquelle la controverse et la polémique entre les réalistes et les constructivistes s’avèrent inépuisables.

La philosophie n’est pas une activité imitative mais créatrice, et dans le sillage d’un Nietzsche, d’un Deleuze et d’un Foucault, je souscris à l’idée que la simple recherche de la vérité n’est pas le seul mobile de l’activité philosophique puisque dans le savoir même se profile une « volonté de savoir » à laquelle nous devons être attentifs, une dimension que nous ne devons pas négliger et pour laquelle nous devons exiger la plus grande liberté sur les plans académique et pédagogique. Parce que savoir, c’est aussi pouvoir… Et il ne sert à rien de prétendre vouloir développer le sens critique chez les étudiants si nous ne consentons pas à le faire vivre dans notre enseignement. Pas plus que la philosophie ne pourra davantage prétendre à un enracinement dans notre démocratie et à la formation du citoyen si nous continuons à demeurer en retrait de ce monde.

Nous devons à nouveau faire partie du monde et réintroduire la part de subjectivité qui fait toute notre force. Retrouver une parole sûre qui s’appuie sur le cœur et la passion pour que les étudiants comprennent que la philosophie a quelque chose à dire, quelque chose qui ne se trouve nulle part ailleurs. Parce que c’est nous qui donnons de la valeur aux choses et que le monde n’est rien sans nous. Pas même un monde. La phénoménologie et les philosophies existentielles ont tant de fois insisté sur l’impossibilité d’écarter cette subjectivité que nous devrions en tirer quelques leçons et refuser cette mise entre parenthèses dans laquelle la réforme nous a malencontreusement placés. Le sort qui attend la philosophie au collégial fait peut-être que nous avons maintenant plus à gagner qu’à perdre…

Considérant les insuffisances de la pensée technique et considérant aussi le fait qu’on veuille déqualifier le DEC technique en privant les étudiants de ce secteur des privilèges actuels d’un enseignement philosophique, il est plus que temps de remettre le principal à sa place et d’insister pour enrichir ce que nous avons à proposer. Cette fois-ci pour ne pas mourir pour de vrai ou mourir davantage. Ne serait-ce que pour ne pas mourir tout bêtement, dans la salle blanche des soins intensifs, branché comme un kamikaze, le cœur crevé par l’horrible ennui…

« La ferveur, Nathanaël. Je t’apprendrai la ferveur… »

Février 2005

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