L’hétérosexualité en question

La charge menée par le Vatican pour condamner l’homosexualité n’a, somme toute, rien d’étonnant. Pour ces hommes de pouvoir, la sexualité s’est toujours limitée à la reproduction, arguant ainsi que la vie est un don de Dieu et qu’elle ne doit pas être empêchée par la vulcanisation, pas plus que l’on ne peut la détruire si le procédé a échoué, et qu’en conséquence, tous les Sodome qui débordent ce cadre devrait continuer de se tenir changés en sel. On dirait le moyen âge se refaisant une beauté en nous présentant un modèle de sexualité qui a encore les bigoudis sur la tête. On peut toujours en rire et se dire que tout finit par mourir même si à chaque fois qu’on promène le Pape, il fait salle comble jusqu’au ciel, mais le plus inquiétant, c’est que l’indéracinable postulat sur lequel repose la position du Vatican, à savoir qu’il n’y a de sexualité naturelle que dans l’hétérosexualité, que cette fameuse idée soit partagée par bon nombre de gens, parfois très athées et se pensant à l’abri de toute influence religieuse; intellectuels, artistes, professeurs, médecins, infirmières, psychiatres, psychologues, sexologues, éducateurs, travailleurs sociaux, politiciens, chefs syndicaux, militants de gauche contre le racisme et le sexisme et les Etats-Unis, qui défendent l’eau, la bicyclette et le soleil, tous parents et nombreux amis. Bref, tous ceux qui se croient l’esprit ouvert plus ouvert que celui du Papapape et qui finissent toujours par nous dire : « Tu me connais, ça ne me dérange pas ». Non! Mais quelle assurance, vous ne trouvez pas? Aurait-on idée de dire cela à un hétéro? « T’as les yeux croches, mais ça me dérange pas » D’avoir à le respecter et à l’accepter avec ses millions de yeux tout croches? « Oh! Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils savent ». Voyez-vous, ce qui m’effraie le plus dans toute cette histoire, c’est notre incapacité à penser la sexualité autrement qu’à travers l’incontournable prisme de la reproduction. Que malgré l’audace d’un Freud, qui au tout début du XX siècle a élargi la notion de sexualité au plaisir, nous n’ayons rien appris et rien retenu qui vaille, incapables à notre tour de faire taire les cloches des églises…

Au tout début du siècle dernier, Freud propose l’idée d’une bisexualité originaire, conférant ainsi à l’enfant une sexualité active, indépendante de la reproduction, sans objet précis et qui ne vise que le plaisir. Bref, une sexualité riche et variée où l’enfant se contente de tout, de son gros orteil comme du pouce de papa et où la doudou « ne partez pas sans elle » s’avère parfois n’être qu’un simple bout de tissu jaune. Mais comment faire pour lui enlever sa doudou et lui faire rencontrer une femme qui a de l’allure? Il va donc falloir éduquer le petit Jérôme, qu’il étudie et qu’il travaille. Les parents appellent ça « vouloir son bien ». Ainsi, nous dit Freud, le petit Jérôme devra renoncer à beaucoup de plaisir pour terminer son secondaire. C’est de cette façon qu’il deviendra un être civilisé, un bon parti, propre et gentil, ayant renoncé au plaisir de tuer son père et à celui de baiser sa mère. La fierté de ses parents, quoi! Qu’il aura une bonne job, un beau char et qu’il rencontrera la femme qui devra avoir de l’allure pendant toute sa vie. Jérôme et son épouse auront peut-être des enfants mais ils ne seront jamais heureux, ajoute Freud.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette tranche de vie? 1- La sexualité naturelle est la bisexualité. 2– Elle se manifeste dès l’enfance et vise le plaisir et non la reproduction. 3- À ce titre, l’homosexualité est une composante essentielle de la sexualité tout comme l’hétérosexualité. 4- À la naissance, notre sexualité n’a donc rien de définitif, ni d’achevé. Nous ne naissons ni homosexuel, ni hétérosexuel, l’orientation sexuelle ne se précisant qu’à la puberté. 5- La sexualité se développera  dans le social, y sera domestiquée et en subira les contrecoups. 6- La vie sexuelle de chacun sera donc grandement lésée par les interdits massifs d’une culture forcément répressive où l’individu devra renoncer à la satisfaction de ses pulsions primaires pour satisfaire plutôt aux exigences de sa culture. 7- L’orientation sexuelle, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle, sera donc le résultat d’une sexualité qui a été travaillée, rétrécie, mutilée, réprimée par les exigences du social. En conséquence, l’hétérosexualité ne peut être considérée comme naturelle ou allant de soi en ce sens qu’elle résulte d’un conditionnement et représente les sacrifices et douloureux compromis, bref tout l’effort de l’individu pour tenter de s’ajuster à une norme. 8- La bisexualité et l’homosexualité, pour leur part, sont vues comme des échecs dans la tentative de s’ajuster à cette norme en ce qu’elles demeurent plus près d’un stade infantile où la sexualité ne vise que le plaisir. 9- Vue sous cet angle, l’hétérosexualité est ce qui s’éloigne le plus de la sexualité naturelle… puisque sous l’exigence de la reproduction, elle a limité le plaisir au génital, désexualisant ainsi l’ensemble du corps, pour le transformer en simples préliminaires. 10- Le coût psychique d’un tel renoncement génère nécessairement beaucoup de souffrance et fait de nous tous d’éventuels candidats à la névrose. 11- Il n’y a donc pas que les homosexuels et les bisexuels qui soient un peu malades. 12- Le bonheur n’est pas une valeur culturelle. 13- Le bonheur, qu’on se le dise, c’est pour les vaches!

Dans un autre ordre d’idées, à la fin des années quarante, Alfred Kinsey, zoologiste et médecin, mène une vaste enquête auprès de la population américaine sur leur vie sexuelle. Ses conclusions étonnent en ce qu’elles révèlent qu’il n’existe somme toute que très peu d’hétérosexuels ou d’homosexuels « purs » et que chez la majeure partie de la population, nous retrouvons à la fois une composante hétérosexuelle et homosexuelle présentes dans leur sexualité qui se manifeste sous différentes formes et à différents degrés, dépendamment de l’histoire de chacun. Les conclusions de Kinsey nous rapprochent étrangement des propos de Freud, à savoir que les deux composantes appartiennent à un même continuum et qu’elles sont donc toutes deux constitutives de la sexualité en général.

Quelques années plus tard, un des Papes de Mai 68, Herbert Marcuse, sociologue et philosophe, prolongera les thèses freudiennes en y combinant des emprunts au marxisme dans le but d’analyser la répression sexuelle imposée par le système capitaliste. L’hétérosexualité avec sa réduction du plaisir au génital y est alors présentée comme étant la forme spécifique du principe de rendement dans le monde moderne. L’homosexualité, pour sa part,  sera considérée comme progressiste et même révolutionnaire parce qu’elle se soustrait au principe de rendement en prenant le plaisir comme fin en soi. Marcuse fera alors de la libération sexuelle une condition nécessaire à la libération politique.

En 1979, William Masters et Virginia Johnson, connus pour leurs travaux scientifiques sur la sexualité humaine, publient les résultats d’une recherche portant sur l’analyse comparative des différentes sexualités. Les conclusions? 1- Il n’y a pas de différence fondamentale de physiologie sexuelle entre les trois types de sexualité. 2- Les homosexuels sont moins préoccupés par le génital (la pression culturelle de la performance étant moins forte) et ils ont plus de facilité à sexualiser l’ensemble du corps. 3- Les bisexuels pourraient peut-être représenter un niveau d’épanouissement sexuel, sinon social, vers lequel s’acheminent nos sociétés. Bon, bon, je m’arrête!

Je termine donc en insistant sur le fait qu’il faut à tout prix rompre avec le réductionnisme habituel voulant que la sexualité ne soit qu’une affaire de reproduction. Freud a été un pionnier en nous donnant un nouveau paradigme à partir duquel nous devons penser et repenser nos sexualités. L’hétérosexualité et l’homosexualité ne sont pas opposées comme nous le croyons si fermement. Ce  ne sont que des concepts-limites, inventés pour simplifier les choses. Et nous avons tort de les opposer en prenant l’hétérosexualité comme mesure de toutes choses. Rien n’est normal ou anormal. Tout est politique. Le vécu sexuel est politique et l’idée qu’on s’en fait l’est aussi. Alors attention, parce qu’il y a des tonnes de gens qui souffrent et des jeunes garçons qui se tuent, parce vous les attendez innocemment au bras de leur première blonde et qu’ils ne peuvent faire face à toute votre musique.

Printemps 2003

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