Cégeps à vendre

Deux jours de cirque pour faire croire au monde que le problème est démographique. Deux jours de cirque pour nous convaincre des nombreux coûts astronomiques. Deux jours seulement pour faire tourner un gros paquebot sur un dix-cents.

Oui, deux jours de cégeps en spectacle où tous les fiers et ambitieux concurrents administrateurs-argentiers présenteront tour à tour leur numéro de marketing dans le but d’augmenter l’efficacité de la production des « tites-têtes » sur mesure devant remplir les chaudes commandes de l’industrie, (dite le « milieu »), et ainsi rentabiliser au maximum, l’entreprise collégiale de façon à ce qu’elle donne davantage satisfaction à l’ensemble de sa clientèle, et ce, vous l’aurez deviné, à moindre coût. Qui a dit que les administrateurs n’ont pas de rêves?

Il faudra donc diplômer le plus d’étudiants possibles dans le moins de temps possible. Ici, rien n’est impossible… Tout le monde va courir les cent mètres qui vont en mesurer quinze. De la souplesse, qu’ils appellent cela. Ce qui suppose qu’on doit éliminer tous les « irritants » qui font épaissir l’huile et qui ralentissent la chaîne de montage : la philosophie et la littérature, par exemple. N’apprendre aux étudiants que ce qu’il faut, comme à lire sur les boîtes de Corn Flakes. Ils vont être contents les étudiants d’avoir un tel service à la clientèle. De se faire épaissir à la place de l’huile.

Et pour réaliser cela, il ne suffit certes pas d’« ajuster » la formation générale d’un quart de tour de manivelle, comme veut bien le laisser croire la Fédération des cégeps, qui suggère une diversification de celle-ci en fonction des régions. En réclamant l’autonomie des collèges, les administrateurs ne demandent au gouvernement rien de moins que de leur donner les moyens politiques qui leur ont toujours manqué jusqu’ici pour qu’ils puissent infléchir à leur guise l’enseignement dans le sens de l’efficacité et de la rentabilité et ainsi transformer la belle et inutile culture en boîtes de Cracker Jack.

Ce que ces gens-là souhaitent, c’est d’avoir enfin les coudées franches pour ouvrir bien davantage les conseils d’administration à l’industrie et, de concert avec celle-ci, élaborer leurs propres programmes, spécialiser leurs collèges, décerner leurs propres diplômes, engager leur personnel enseignant et technique en fonction des besoins de l’industrie, de pouvoir les remercier lorsque l’industrie ne les requiert plus, et de les réengager à nouveau si le marché l’exige, ce qui conduirait inévitablement à un démantèlement complet du réseau collégial, qui garantit jusqu’à maintenant les mêmes contenus disciplinaires et, donc, la même qualité d’éducation et un diplôme de même valeur dans chaque collège de la province.

Enjeu syndical

L’enjeu crucial de ce forum se situe incontestablement à un niveau politique, qu’on s’est bien gardé de discuter jusqu’ici et qu’on a habilement contourné en centrant le débat sur la pertinence de la formation fondamentale alors que les administrateurs des collèges savent très bien que ce qui ralentit le plus la diplomation, c’est le fait que nos étudiants travaillent d’abord et qu’ils étudient ensuite.

Mais ce que ces administrateurs savent surtout, c’est que l’autonomie qu’ils réclament suppose de vidanger l’actuelle convention collective qui régit uniformément les règles de travail de tous les employés des 48 entreprises collégiales publiques, ce qui constitue à l’évidence le plat de résistance, la pièce maîtresse dont les administrateurs doivent à tout prix se débarrasser s’ils veulent pouvoir gérer avec la plus grande latitude possible l’usine à « tites-têtes » qui les fera devenir présidents.

Cela fait des lunes que les directeurs de collèges rêvent de respecter le marché plus que les employés et les étudiants. De pouvoir enfin participer au jeu de la négociation pour jouer aux échecs avec le monde comme tous les grands de ce monde. D’accroître la mobilité du personnel et des étudiants pour rentabiliser l’entreprise. De la souplesse, bordel! Mais jusqu’ici, ils n’en ont jamais eu les moyens politiques, ayant les mains liées par une convention négociée entre l’État et ses employés. C’est surtout cela qu’ils réclament lorsqu’ils parlent d’autonomie et de souplesse.

Il s’agit donc de démanteler le réseau public collégial, de casser la solidarité syndicale en négociant la convention localement, c’est-à-dire collège par collège, briser les départements qui sont le lieu politique d’appartenance et d’échange entre professeurs d’une même discipline et isoler ceux-ci en faisant de chacun un pigiste assez free merci qui offrirait ses services aux différents programmes, mettant alors ces professeurs en compétition les uns avec les autres et les rendant ainsi vulnérables aux sacro-saintes règles de la piastre.

Ce forum sur les collèges constitue la plus vaste offensive politique antisyndicale que le monde de l’Éducation ait connue depuis la création des cégeps. Et ceci va tout droit dans le sens de la récente loi permettant la sous-traitance. Le bulldozer néo-libéral étend progressivement ses tentacules à l’éducation avec, pour tout bagage, une calculatrice à la place du cœur.

Juin 2004

Advertisements
Cet article, publié dans Articles, Éducation, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.