Tunisie : l’histoire est en marche

Entrevue avec  Wassyla Tamzali

Avocate, auteure et militante féministe algérienne, Wassyla Tamzali a dirigé pendant 20 ans le programme sur la condition des femmes à l’UNESCO. Elle est également membre fondatrice de l’Organisation Maghreb-Égalité. Elle a publié plusieurs ouvrages dont Une femme en colère : Lettre d’Alger aux européens désabusés et Burqa? Elle coordonne un collectif de 40 auteurs sur les révolutions arabes ayant pour titre Les histoires minuscules des révolutions arabes.

Wassyla Tamzali est présentement à Montréal pour participer à différents événements, à l’invitation de la Coalition Laïcité Québec.


Louise Mailloux : On attendait beaucoup du printemps arabe. On y avait mis beaucoup d’espoir, particulièrement du côté de la Tunisie. Or, aux élections du 23 octobre, les Tunisiens ont accordé 41% des suffrages au parti islamiste Ennahda, donnant ainsi la victoire à l’extrême-droite. A-t-on raison de s’inquiéter pour la suite des choses?

Wassyla Tamzali : On avait de l’espoir parce qu’on pensait qu’il allait y avoir une élection massivement démocratique, mais sur quelle base pouvait-on penser que ce serait démocratique? Voilà un pays qui sort de 50 ans de dictature avec une interdiction de liberté politique, une interdiction de liberté d’opinion, une interdiction de s’exprimer, de circulation même. Tout était interdit. Et on peut penser que ces pays-là vont voter démocrates du premier coup? 

Historiquement et jusqu’à preuve du contraire, on voit que c’est la démocratie qui produit de la démocratie. On n’a jamais vu un régime non démocratique produire de la démocratie. Tous les pays de l’Est nous ont montré cela. Que ce soit à travers la Pologne, la Tchécoslovaquie ou la Russie,  ceux qui ont repris le pouvoir à travers le processus démocratique, ce sont les anciens soviétiques, les anciens apparatchiks.

En Tunisie, on a eu un moment d’espoir quand on a vu comment la révolution s’est déroulée. Et c’est cela qu’il est important de considérer. Les islamistes n’étaient pas dans les mouvements révolutionnaires. Ni en Tunisie, ni en Égypte. C’est par la suite qu’ils ont été appelés par les pouvoirs institués provisoirement, sur la base d’une doctrine qui a été largement diffusée par l’Occident, à savoir, qu’on ne peut pas faire de démocratie, sans les islamistes.

Que font les Égyptiens, pour dire au monde entier qu’ils sont démocrates? Ils rappellent les Frères musulmans. Et c’est pour répondre aux Nations-Unies, pour répondre à l’Union européenne, parce que cela fait une dizaine d’années que nous nous heurtons aux occidentaux qui nous disent : «Que l’on ne peut pas faire de démocratie, sans les islamistes». Bien voilà, ils sont là maintenant!

L.M. : Mais un islam démocratique, est-ce possible?

W.T. : Cela n’existe pas! Même chez les démocrates chrétiens. On ne peut pas être religieux et démocrate. Par contre, on peut être démocrate et religieux, c’est-à-dire être quelqu’un qui met la croyance à une place bien précise et qui ne prétend pas faire de cette croyance un élément politique. C’est cela un démocrate religieux.

Or, dans le domaine de l’islamisme, que ce soit l’islamisme modéré de Tariq Ramadan, ou encore celui des salafistes, chez qui c’est très clair, il s’agit de faire de la religion un instrument politique et même d’en faire un but.

L.M. : L’article premier de la Constitution tunisienne stipule que «La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république». Or tous les partis de gauche, sauf un, ont refusé de discuter cet article. Diriez-vous que c’est une erreur?

W.T. : L’article premier de la Constitution tunisienne dit que l’islam est la religion du peuple. Ce n’est pas la religion de l’État comme en Algérie ou au Maroc, où dans ce cas, c’est la religion qui organise la politique. C’est une nuance importante, parce que la Tunisie est un pays laïque. Et ces gens de la gauche ont cru bien faire en ne remettant pas en question la formulation de cet article, afin de le garder intact, plutôt que de risquer de le transformer en «l’islam est la religion de l’État».

Ils n’ont pas voulu aller à la bataille, de peur de perdre davantage que de gagner. À mon avis, c’est une erreur, et je pense qu’à cause de cela, les islamistes vont inscrire que l’islam est la religion de l’État.

J’ai un dicton qui m’a beaucoup servi dans la vie et c’est le titre d’un film allemand qui s’appelle «En cas de grand danger, le chemin du milieu mène directement à la mort». Il fallait mener la bataille, mais en haut, et eux, ils sont restés au milieu du chemin, et là, ils risquent de voir le pire.

L.M. : Advenant le cas d’une majorité islamiste aux prochaines élections, pouvons-nous craindre un scénario algérien?

W.T. : Les Tunisiens n’avaient pas pensé à ce scénario et ils ont été surpris du résultat des élections. Mais là, devant le fait, je ne suis pas sûre qu’ils n’y pensent pas. Déjà on voit que le ton monte, et il y a quelques jours, le président de la commission politique Yadh Ben Achour a dit : «De toutes façons, les islamistes trouveront devant eux une société civile prête à se battre».

La Tunisie est sans doute le pays le mieux préparé pour résister parce que c’est un pays qui a su transformer un mouvement de révolte en une vraie révolution. Les Égyptiens n’ont pas pu le faire. Les Tunisiens, eux, l’ont fait grâce à une société civile organisée qui a su résister à Ben Ali.

S’ils ont pu transformer leur société à partir d’un événement tragique comme celui du jeune Mohamed Bouazizi qui s’est immolé par le feu, c’est parce qu’à tous les niveaux de la société, existait déjà une volonté de changement. Et c’est l’existence d’une telle société civile qui laisse entrevoir une résistance. Les Tunisiens ne souhaitent pas une résistance armée et ils pensent qu’ils ont assez d’atouts en main. Et un de leur atout est le fait que le parti Ennahda a évolué. C’est le pari qu’ils font. Parce que sur la condition des femmes, Ennahda n’a jamais remis en question les acquis de leur condition.

L.M. : Est-ce qu’on doit leur faire confiance?

W.T. : Non. En politique, il n’y a pas de confiance. Il n’y a que des rapports de force. Sans doute que devant ce raz de marée islamiste, la société civile va rester mobilisée. Ils se sont battus contre Ben Ali alors que celui-ci régissait tout. Or, les islamistes, qui vont prendre le pouvoir à l’Assemblée constituante, n’ont pas tout un système entre les mains. On ne peut pas dire qu’ils aient la police avec eux, ni les magistrats, ni les avocats. Or Ben Ali contrôlait absolument tout, même la radio et la télévision. Mais depuis janvier dernier, la télévision et les journaux ont pris leur envol. La liberté a pris son envol.

Les islamistes, s’ils veulent vraiment être islamistes, vont être obligés d’instaurer une dictature. Et comme ils n’en ont pas les moyens, ils devront faire appel au peuple. Bien sûr, ils peuvent faire appel au fanatisme du peuple. Mais vous savez, la vertu d’une révolution, c’est l’incertitude. Il s’ouvre devant nous une page d’histoire pleine d’incertitudes, et c’est très important, parce que de toutes manières, c’est l’histoire qui se remet en marche.  

L.M. : Les femmes ont joué un rôle important dans les révolutions arabes?

W.T. : Oui partout, et même jusqu’au Yémen et au Bahreïn, mais toujours en tant que femmes, jamais en temps que féministes. Ces femmes sont descendues dans la rue contre le régime en place mais pas pour défendre leurs droits.

En général, dans les grands moments historiques, les femmes ne descendent pas dans la rue pour défendre leurs droits. Quand les femmes algériennes prennent le maquis ou vont déposer des bombes, elles ne le font pas en tant que femmes, elles le font en tant que membres d’une communauté, même si on leur refuse des droits à l’intérieur de celle-ci. D’ailleurs sur la place Tahrir, on a entendu des gens dire aux femmes: «Maintenant, c’est fini. Rentrez chez vous».

Dans les femmes, il y a toujours un peu de transgression. Et sur la place Tahrir, cela a été un miracle. Des femmes et des hommes, couchés sous les mêmes couvertures, sans qu’il y ait eu des gestes déplacés, alors qu’aujourd’hui, elles sont violées dans la rue, même lorsqu’elles sont voilées.

L.M. : Que peut-on espérer maintenant pour les femmes tunisiennes?

W.T. : La femme est le lieu dans lequel s’exprime le plus les conflits de société, mais avec les islamistes, c’est toute la société qui est mise en danger. Et je pense que la question qu’il faut poser aujourd’hui, ce n’est pas tellement de savoir que vont devenir les femmes mais plutôt, que va devenir la société tunisienne?

J’ai travaillé suffisamment longtemps sur les femmes pour savoir qu’il n’y a pas de féminisme sans liberté. Il n’y a pas d’avenir pour le féminisme dans une société qui n’est pas entièrement libérée. Notre souci actuel n’est pas de demander l’égalité des hommes et des femmes mais celui de demander la libération de la société.

Ce dont nous avons le plus besoin, ce n’est pas d’égalité mais de liberté. Comment voulez-vous que l’on puisse savoir et connaître qui on est, avoir le désir de changer les choses et savoir ce que l’on va faire, si nous n’avons pas cette liberté.

C’est pour cela que ces révolutions arabes m’intéressent parce que l’on va enfin tourner la page de cette période post-coloniale qui a été marquée par un endoctrinement et par un fort dogmatisme. D’abord le nationalisme, l’anti-occidentalisme, puis le soviétisme et ensuite l’islamisme. Tous ces «ismes» qui ont pris la femme et l’homme en otage.

Cette révolution a été possible parce que la génération qui a mis le feu aux poudres est une génération qui est complètement en dehors de tout dogmatisme alors que nous, on n’arrête pas de parler, de dialoguer, d’écrire, de faire des colloques et des congrès. À la fin, on ne faisait plus peur à personne et chacun discutait dans son coin.

À un moment donné, les jeunes ont dit : «Non, on ne veut plus discuter. Non, c’est non!» Et comme le disait Michel Foucault : «La révolution, c’est d’abord, dire non au souverain. Sans explication.» Et c’est exactement ce qui s’est passé dans la rue à Tunis et au Caire.

Il y a chez ces jeunes, un goût de liberté qui n’existait pas dans ma génération. On est en train de prendre le chemin de l’histoire, une histoire aux mille dangers certes, parce que dans le post-colonialisme, il y a aussi le rejet de la France et de l’Occident, mais en même temps, je ne pense pas qu’on puisse vivre un scénario à l’iranienne parce que les jeunes veulent rester dans la modernité. Ils veulent rester avec l’Europe.

Aujourd’hui, nous sommes sur la voie de s’en sortir. Et pour le monde arabe, c’est un progrès formidable. Parce qu’avant, personne ne disait la vérité. Tout le monde mentait ; les gouvernements, les dirigeants et les européens dans ce fameux dialogue culturel. Il y a à peine un an, quand on faisait une conférence, il fallait encore expliquer le danger de l’islam. Maintenant, tous ces gens en Europe et en Amérique qui ont défendu l’islam commencent à avoir peur de l’islam. Maintenant, on est entré dans l’heure de vérité et on ne pourra plus inventer.

Novembre 2011

 

 

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